Classe de Neige à Peyranère Février 1958

Notre serveur Internet présente aujourd’hui sous le nom « Chalet de Peyranère » l’ensemble des bâtiments du Centre René Soubré où la Ligue de l’Enseignement 64 organise des colonies de vacances et séjours sportifs ou de découverte pour enfants et adolescents, situé dans le département des Pyrénées Atlantiques et la commune d’Urdos, en vallée d’Aspe, sur la route en direction du col du Somport, au cœur même du Parc National des Pyrénées.

Nous avions dix ans en 1958, habitions le quartier du Parc d’Hiver à Biarritz et fréquentions le groupe scolaire Édouard Hériot de Chassin. Au  mois  de  Février,  l’Académie  Départementale  de  Pau  organisait  un  séjour  d’unedouzaine  de  jours  dit  « classe  de  neige »  mixte  garçons  et  filles  de  plusieurs établissements scolaires de la côte. J’étais inscrite à cette session sans savoir renseigner si c’était le choix de mes parents ou de l’école sous forme d’obligation à laquelle chaque élève de cours moyen devait participer.

Après un dernier baiser furtif à nos parents, notre bagage dans le coffre ou sur le toit, nous montions prendre place dans le car à destination de «  Peyranère* », encadrés par nos instituteurs et d’autres enseignants inconnus, hommes et femmes.

Succédant à la plate et directe route d’Oloron, le car, en vallée d’Aspe, progressait par un chemin ensoleillé aux rives d’un étroit enroulement en lacets capricieux serpentant entre bois alternés de feuillus et résineux, ravin et flanc de montagne accidenté de pierres éboulées et de nids de poule.

Le ventre du moteur ronronnait sous le capot en cabine et mon mal des transports obligeait le chauffeur à s’arrêter régulièrement. Mon cher petit ami Yves L. m’avait bien offert un sucre imbibé d’alcool de menthe qui, malgré sa grande sollicitude, n’avait pas amélioré la situation. A force de persuasion j’avais réussi à convaincre l’encadrement de me laisser m’allonger et sucer mon pouce pour ne plus interrompre le parcours d’un arrêt
qui retardait le groupe attendu pour midi.

C’était la première fois que j’allais parvenir à l’altitude 1400 mètres. C’était aussi la première fois que je quittais ma famille. Mes parents ne m’avaient jamais envoyée en colonie de vacances et je ne réalisais pas le concret de la séparation d’avec mes repères.
Je vivais l’instant présent…et il n’était pas bon…

D’ailleurs, si nous nous promenions dans les montagnes Basques de Saint Étienne de Baïgorry ou de Sare, notre famille ne faisait ni réelles randonnées en montagne ni aucun sport d’ailleurs. La pratique du ski n’était ni répandue, ni à la mode, mais répondait à l’authentique désir de nature d’une élite de « fondus » des sommets.

Comme  maman refusait  d’engager  des  dépenses spécifiques  pour  ce singulier séjour, la couturière de la maison m’avait confectionné un vilain pantalon marron de laine piquante, genre pantalon de golf avec des élastiques larges à passer sous la plante du pied pour ressembler au « fuseau » alors approprié à ce sport ; j’y étais vraiment mal à l’aise.

Le site de Peyranère
« Peyranère », c’était d’abord des bâtiments d’hébergement plutôt gris et humides aux  charpentes  couvertes  d’ardoises,  bordés  d’une  esplanade  en  limite  de  sommets massifs blancs de neige d’où émergeait des rochers noirs nus découpant la ligne des crêtes sur le ciel d’un azur pur et limpide.

Certains points du paysage semblaient une pâte farinée si ce n’était les écorces noircies des ramures d’arbres frêles et droits plantés dans les abrupts. De ce fondant au chocolat saupoudré de sucre glace hurlait une nature blessée des profondes ravines en cascades bruissantes précipitées et arêtes rocheuses verdies de végétation sauvage.

Mon souvenir reconnaît le velours des pierres enchâssées des mousses, l’ocre des lichens, les plants gras des pourpiers sauvages sertis sur les murettes, les tiges sèches des berces qui, par place, traversaient l’épaisseur des talus enneigés, les gazouillis des minces filets ruisselant entre des fragments de glace.

Au  matin,  mon  regard  ne  pouvait  englober  dans  son  ensemble  le  spectacle grandiose des brumes ensoleillées plongées dans le vallon dont le soleil plus ardent du matin  avancé  dissipait  les  brouillards  en  rapides  écheveaux  effilochés  aux  branches dépouillées des frênes, des sapins, épicéas ou mélèzes.

Dans l’air glacé, partant prendre la leçon de ski, la neige bleuissait les pentes gelées à l’ubac tandis qu’à l’adret elles scintillaient d’une carapace de cristaux d’une blancheur immaculée sur laquelle nous allions nous efforcer de nous réjouir…

Les champs de nos avancées givrées avaient perdu les chemins de l’été  ; nulle barrière à nos pas dont la neige traçait sans limite la voie silencieuse et feutrée où nous avons glissé jambes et planches, bras et bâtons…
La structure d’hébergement proprement dite, était plutôt « spartiate » à l’intérieur, sans doute par souci de bonne gestion, et je garde la froidure  des dortoirs immenses meublés de lits métalliques en deux rangées se faisant face munis de minces couvertures grises. Les  carreaux  des  fenêtres  hautes  sans  rideaux  ni  volets  laissaient  la  Lune  blafarde pénétrer nos nuits sans chaleur où le sommeil s’épuisait à venir dans les larmes de
désespérance teintée du sentiment d’abandon et de désarroi affectif.

Les lavabos et le coin toilette du matin n’avaient rien à voir avec les design et confort des vasques-mitigeurs d’aujourd’hui : on se lavait comme on pouvait dans des bacs collectifs trop  hauts  et  rudimentaires  en  acier  galvanisé  munis  de  robinets  d’eau  froide exclusivement qu’on avait du mal à atteindre et rien, dans cette affaire, n’engageait à l’excès!!! Le passage y était bref, sans ardeur, sans aide ni surveillance.
Je portais alors les cheveux très longs que maman peignait, tirait et tressait chaque matin.  Malgré  l’application  de  ma  condisciple  « Quiquine »  à  tenter,  par  des  efforts répétés, de me coiffer convenablement, la tâche avait été ardue  : de retour à la maison, le lavabo rempli de nœuds avait décidé maman à me faire couper les cheveux.
Que n’avait-elle pris cette sage décision avant notre départ !!!!

Quel emploi du temps à Peyranère    ?
Le matin    : Initiation au ski.
Petit déjeuner, puis entrée dans la remise au matériel pour recevoir nos godillots en cuir dur munis d’ergots et de gros lacets, les skis et les bâtons. Chaussés et parés de tout cet attirail en équilibre instable sur l’épaule, nous étions conviés à rejoindre le champ à proximité en vue de participer à la leçon.
On fixait les grosses chaussures entre les attaches métalliques à ressort des skis …et en route pour le chasse-neige.

Le marché français d’alors ne devait présenter que  quelques marques de skis. Nous avions des « Rossignol » en bois peint rouge à spatules et surtout sans « fart », mot magique et pellicule de glisse que le moniteur passait sur la semelle des siens. Les skis en carbone, résine, plastique ou autre matière synthétique n’avaient probablement pas été encore créés ou devaient être réservés aux sportifs alpins de haut niveau.

Point de téléskis ou remontées mécaniques non plus, encore moins de cabines…. Une fois en bas de la pente, on la remontait sur les carres sans tomber et je ne trouvais aucun plaisir à ce rebutant exercice, encore moins aux conversions qui se soldaient régulièrement par des chutes dont nous ressortions trempés et gelés.

Parfois, variante au ski, nous prenions la luge en bois traditionnelle, genre de court traîneau fait de plusieurs lattes de bois munies de patins métalliques que nous dirigions vaguement en tirant sur la corde disposée à l’avant de la luge. Elle n’épargnait pas davantage les mouillures si désagréables quand nous versions latéralement à la faveur d’une bosse de terrain abordée avec maladresse…

Le goûter de 16.00 nous était servi avec lait, pain, beurre, confiture et miel. Midi et soir,les repas nous étaient servis en grande convivialité afin de nous réchauffer avec des produits sains bien cuisinés, probablement sans choux de Bruxelles ni célerirave !

L’après midi était consacré à l’étude dans la salle de classe. Tables, chaises, bureau et tableau du Maître comme dans notre salle de classe, mais avec des enseignements orientés sur la nature, la faune et la flore de montagne, la géographie du site de villégiature, dessin et peinture associés. Isards se découpant sur les crêtes, ours brun des Pyrénées dans leur caverne et marmottes en hibernation, blaireaux, renards, sangliers, gypaète barbu, aigle royal et milan, corbeaux et corneilles…

C’est là que j’appris le mot et la rareté de l’« Edelweiss » dont on ne voyait les pétales que peints sur bois ou ardoise car ils poussaient à plus haute altitude.
On nous enseignait la vie pastorale, les bergers et leurs troupeaux de brebis et de vaches, les fromages, la vallée d’Aspe, le col du Somport, et en Espagne toute proche, la gare internationale de Canfranc dont le nom sonnait si fort et si bien à mon oreille qu’il revient en écho dans ma mémoire.

En coupure des deux semaines du séjour, en plus du courrier, lettres ou colis, que le gentil facteur apportait à certains, des parents vinrent embrasser leur bambin un dimanche. Je guettais le regard familier qui m’aurait momentanément consolée de mon statut inconfortable « d’orpheline ».
Yves avait reçu un colis dont il me partageait l’ouverture  : des paires de chaussettes en laine…et du chocolat.
Je chargeais la maman de « Quiquine » d’un message de tendresse et de reproche pour ma famille qui m’abandonnait….et quel déchirement à leur départ…  !

Ces  classes  de  neige  entraient  dans  le  programme  éducatif  de  l’Éducation Nationale des années d’après guerre en concertation avec les Ministères de la Santé, des Sports et du Tourisme, en vue de changement d’air, d’une connaissance des milieux pastoraux et d’une ouverture à la pratique du ski qui s’est depuis ô combien démocratisée.

Pour ma part, en dépit de mon affectivité, ce séjour à Peyranère a cependant été très enrichissant et a contribué à développer une «  banque » d’images sur la montagne en influençant aussi mon goût pour les parfums et les sons des alpages et le silence des cimes.

Mieux préparés et plus mâtures que nous-mêmes à cet âge, les enfants de dix ans d’aujourd’hui doivent apprécier sans réserve ces passionnantes découvertes, dans des conditions d’accueil et d’hébergement plus confortables et plus adaptés pour une réelle diversité d’activités : randonnées en raquettes ou pédestres, escalade, observations des étoiles et astronomie, chasse aux insectes…par exemple…

Je ne doute pas non plus du progrès des contenus des programmes d’écologie environnementale  proposés  depuis  quelques  décennies  qui  représentent  un  enjeu primordial et de réel bienfait pour l’homme de demain et la planète.

FIN

• «    *Peyranère    »    : Pierre noire
• il s’agit ici de la maison Peyranère d’Urdos
• et non le chalet ou gîte Peyranère de Cauterêts,
• et non le refuge Peyrenère :
• Cabane ouverte de Vallée d’Ossau Peyre-Nere
• Bergerie du vallon de Pe ou Pi de Hourat en Béarn

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