De Fécamp à Ciboure, ma vie de marin – I – Une famille de marins

Je suis né à Fécamp, de parents Yportais, dans une famille de 9 enfants. Dans ma famille, aussi loin que remonte la mémoire, on a toujours été marins. 

On a une photo avec l’arrière grand-père, né en 1848 ; il s’appelait Pierre Villard, comme moi. Il a fait toute sa carrière à Terre Neuve. Il y a perdu un fils, le frère de mon grand-père, qui était patron de doris. Là-bas, on pêchait la morue à la ligne avec des doris, qui sont des barques à fond plat et bout pointu où on pêchait à deux, à l’aviron. On tirait au sort le quart de vent dans lequel chacun partirait pêcher. Les lignes avaient été mouillées la veille dans l’après-midi, et ils allaient ramasser la pêche et appâter (avec du hareng salé emmené de Fécamp) avant de rentrer au voilier, et quelques fois, au retour le doris était rempli à ras-bord de poissons. Malheureusement, parfois un doris ne revenait pas, il arrivait qu’ils se perdent…

J’ai retrouvé le fascicule de mon grand-père qui est né en 1871 ; son premier embarquement date de début 1882, il avait donc à peine 11 ans quand il a embarqué comme mousse à Terre Neuve, sur un voilier. Il a tout fait sur des voiliers jusqu’aux années 30, en tout il a du faire une quarantaine de campagnes pour la morue à Terre Neuve. A cette époque, ils partaient du mois de mars au mois de novembre, et une fois de retour ils partaient pêcher les harengs qui remontent la Manche en novembre-décembre. Ils ont tous fait ça, c’était leur carrière, et j’ai une photo de mon grand-père, à 75 ans qui pousse le cabestan avec les autres ! On l’a enterré à 87 ans, il était encore vert. Il avait eu une vie assez stricte, il croyait à tout ce qui est naturel, se soignait avec des plantes, et quand il faisait un malaise, il se faisait une saignée en se taillant l’oreille !

Mon père aussi a été marin pêcheur toute sa vie : l’hiver le hareng et l’été le maquereau ; il n’a jamais été à Terre Neuve comme ses ancêtres et ses fils. C’était un homme de petits bateaux. Ma mère, elle n’avait jamais été à l’école et dés qu’elle a pu, ses parents l’ont envoyé au pied des falaises à ramasser les coques, bigorneaux et autres…

Dans ma famille, nous étions 9 enfants, j’étais le neuvième ; il y a eu 5 filles et 4 garçons dont deux morts en bas âge, je ne les ai pas connus. Mon frère, avant moi, avait fait le désespoir de notre père car il portait des lunettes, et donc ne pouvait pas être marin sur le pont. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé mécanicien de marine. Il était obnubilé par la mer. Son grand regret était de ne pas pouvoir faire comme ses ancêtres : être sur le pont. Pour lui, être mécanicien c’était presque un déshonneur. Tandis que moi, j’avais aussi des lunettes, mais je n’ai pas pris les choses comme ça. Avant le certificat d’études, j’avais des copains qui ne voulaient pas naviguer à la pêche. Leurs pères étaient morts en mer et ils avaient été élevés avec la crainte, ils ne voulaient pas faire ce métier. A l’époque, au Havre, on armait des paquebots et ceux qui n’avaient pas bonne vue pouvaient se faire embarquer aux services généraux, comme loufiats pour servir les passagers, mais au moins ils étaient embarqués. Pour cela, ils avaient fait l’école maritime au Havre.

Et en discutant avec eux, j’apprends que l’école maritime était divisée en canots de 10 mousses : des canots pour les services généraux, un canot pour le pont, et un canot pour la machine. Le pont c’était foutu à cause de ma vue, et seule la mécanique me permettrait d’avoir le choix entre marine de commerce et marine de pêche. Donc je vais m’inscrire pour la machine. Et puis c’est un métier qui m’est bien allé, parce que je suis très manuel, je bricole encore d’ailleurs avec plaisir. J’ai eu l’occasion d’aller donner un coup de main sur le pont quand il y avait du poisson. J’aimais bien sur le coup, forcément, mais après, trimer toute la vie comme ils faisaient c’était de l’abrutissement, c’étaient les bagnards des temps modernes !

 


La famille Chirois sur leur caïque, dans le port de Fécamp. La coque en bois, à clins, est renforcée afin de pouvoir hisser la caïque sur une plage de galets. C’est l’hiver, ils ramènent du hareng.

 


« Emmanuella », le drifter à vapeur de mon père. C’est là-dessus qu’à 10 ans et demi j’ai fait mes premières marées. Là aussi on a du hareng., qui était ensuite salé et fumé au bois de hêtre (kippers)

La famille Bougon décharge du hareng dans le port de Fécamp.

 

 

 

 

 

 

 

Au premier plan à droite, mon grand-père, derrière lui à gauche son frère Raoul, armateur de la caïque « Jacqueline André » et à droite le propriétaire de la caïque (il a perdu quatre fils en mer).

Tous ces marins sont d’Yport.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

A l’aide d’un cabestan, des marins hissent une caïque sur la plage. Cette photo date d’avant guerre, car après ça a été électrifié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La criée sur le grand Quai de Fécamp dans les années 30.
L’armateur, Charles Prentout (le bien nommé), attend que la pêche arrive pour diriger la criée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Ecole Maritime de Fécamp dans les années 60 (photo extraite de boutmenteux.net)

 

 

 

 

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