De Fécamp à Ciboure, ma vie de marin – II – Les paquebots

Et donc, me voilà à 14 ans à l’école maritime au Havre. J’y ai fait mon année, et après j’ai embarqué aux « Chargeurs Réunis » à l’âge de 15 ans (à la visite médicale, je faisais 1,50 m et 50 kilos). C’était une grosse compagnie qui avait des lignes dans le monde entier. Pour ma part, j’ai embarqué sur le « Charles Tellier » qui faisait Le Havre, Vigo, Madère, Rio de Janeiro, Montevideo et Buenos Aires. Et au retour, on faisait aussi la tournée du nord, Le Havre-Hambourg. 

Beaucoup de gens prenaient ces paquebots pour émigrer vers l’Amérique du sud. A bord il y avait première, deuxième et troisième classe. Dans la cale avant s’entassaient 450 émigrants, c’était presque la quatrième classe. La vie était très sectaire à bord, les différentes classes ne devaient pas se mélanger. Par exemple, ces migrants, ils ne sortaient sur le pont que vers 6 ou 7 heures du soir, pour ne pas croiser les autres classes ! Parfois même ils dansaient sur le pont, et nous, les mousses novices, les bas de gamme, on allait avec eux et c’est là que j’ai fait mes premiers pas de tango ! Et j’ai continué après à Buenos Aires, au bal du Parque Retiro.

Avant d’arriver à Buenos Aires, on faisait escale à Montevideo. Nous étions cinq novices, deux ponts, deux machines et un service général et on logeait sur la dunette arrière. Les deux novices machine, on était très bien vus par le cuistot qui s’occupait des repas froids (les passagers de première classe pouvaient en commander à toute heure), il nous donnait souvent du rab, discrètement ! Mais bien sûr, il aimait lui aussi faire marcher les novices, qui prennent si facilement les vessies pour des lanternes. Un jour il nous dit :  « Vous savez, les jeunes, la marine française, elle sert aussi à l’extension de la culture française. Vous allez voir, on va arriver à Montevideo, des dames vont monter à bord, eh bien elle vont vous parler en français ! ». On arrive vers six heures à Montevideo et on voit en effet cinq femmes qui montent à bord, habillées comme des bourgeoises, manteaux cols de fourrure et tout. Elles accrochent les manteaux aux tuyauteries de la coursive laissant apparaître leurs tenues de travail, et s’adressent à l’équipage en français : « sucer, piner, culer, cinq cents francs, sucer, piner, culer, cinq cents francs ! »…

On partait le soir de Montevideo, on remontait le Rio de la Plata et on arrivait le matin à Buenos Aires. Et une fois, on a fait le réveillon de Noël pendant cette traversée. Pour se déguiser, on prenait des draps, on y jetait de la farine, puis de l’eau, et on faisait des farandoles de fantômes dans les coursives et sur le pont !

La buanderie était juste derrière notre logement, elle était tenue par des indochinois ; les « Chargeurs Réunis » avaient une ligne Marseille-Saïgon, et comme l’Indochine était encore une colonie, il y avait des marins de là-bas, très souvent spécialisés en blanchisserie. Comme on habitait à côté, on avait sympathisé, et parfois, quand c’était possible, ils nous lavaient notre linge. Parce qu’autrement, c’était la croix et la bannière pour laver nos habits pleins de graisse. On avait un récipient dans lequel passaient des serpentins de vapeur, on le remplissait d’eau, un peu de Teepol et on remuait avec des bâtons, en recueillant au fur et à mesure la graisse qui remontait. En fait, on bouillait le linge, qui, bien que costaud, ne tenait pas aussi longtemps que maintenant. C’était une vraie corvée, et nos habits n’étaient jamais très « nets » ! La première machine à laver, pour nous, je l’ai connue en 1968, à Terre Neuve sur le « Minerva ». Et quand on a désarmé le « Minerva », j’ai emmenée la machine à laver avec moi sur le « Ville de Fécamp » qui était du même armement !

Mais revenons à à mon premier embarquement. J’ai fait 5 traversées pour avoir les dix mois qui me permettraient de partir en congés payés. Au retour, j’ai loupé de trois jours le mariage de ma sœur. En effet, après Las Palmas aux îles Canaries (où on faisait le plein car le gasoil était moins cher), nous avions été détournés vers Casablanca. Nous étions en août 1956, le Maroc était entré dans sa décolonisation, et on commençait à rapatrier tous les français qui le souhaitaient. Pour cela, tous les paquebots qui avaient de la place étaient détournés vers Casablanca, où on embarquait le maximum de personnes.

Enfin j’arrive à la maison pour mes congés, et dans la marine marchande, les congés payés incluent les frais de nourriture (comme on n’est plus nourris sur le bateau). J’avais donc 77 jours de congés et 80 000 anciens francs de paye pour mes congés (somme qui m’avait parue astronomique à l’époque), des nombres qu’on n’oublie jamais, comme ce sont les premiers.

Quelques jours après, les bateaux de l’armement « La Morue Française » (qui appartenait à la famille Legasse, armateurs bayonnais) rentraient et il manquait toujours du monde pour décharger. Mon père, qui connaissait de longue date le capitaine d’armement Jules Recher, était embauché pour diriger « la cour » ; mon frère, qui était fusilier marin en permission avant de rejoindre l’Algérie et moi-même de retour de 10 mois de mer, nous nous sommes donc retrouvés à décharger la morue. Tout le monde pouvait se faire embaucher, même les femmes et pourtant c’était dur. On pouvait faire en 15 jours ce que gagnait un ouvrier à terre en 2 mois ; on déchargeait de 5 h du matin à 17 h. Décharger 1100 tonnes de morues salées, qu’il fallait décrocher à la main (on n’avait pas de gants), c’était très dur mais aussi très rémunérateur ! En 5 jours et demi on avait tout déchargé !

Mais 77 jours de congés, c’est long, et très vite je tournais en rond. Alors j’allais aider ma mère qui vendait le poisson avec une charrette à bras. Et puis quelque fois j’allais en mer avec mon père pour pêcher du maquereau. C’était du « maquereau du plomb », pêché avec des lignes trainantes lestées de plomb, et qui n’a rien à voir avec le maquereau pêché au filet : bien meilleur, musclé, plus ferme et beaucoup plus intéressant à la vente.

Au bout d’un mois et demi, j’ai pris le train de Fécamp à Bordeaux (12 heures de voyage !). Je devais embarquer sur le paquebot « Général Leclerc » pour Pointe Noire, sur les côtes d’Afrique. Je me souviens très bien de la visite médicale : pour mon deuxième embarquement, à 16 ans je mesurais 1,60 m pour 60 kilos ! Lors de cette visite médicale d’embarquement (qui avait lieu dans un hôpital militaire), on nous vaccinait contre la fièvre jaune. Nous étions en file indienne, un infirmier plantait l’aiguille et le toubib (qui était général), armé d’une seringue conséquente, faisait l’injection. Je me souviens, j’étais le plus jeune, et le gars qui était devant moi dans la file a tourné de l’œil dès que l’infirmier s’est approché de lui ! Et pourtant, le gars était costaud, sportif, la trentaine, ancien légionnaire d’origine allemande ; à bord, par la suite, nous étions deux mousses, et bien ce gars-là nous faisait faire du sport et de la musculation après le boulot. J’étais très fier d’avoir mieux tenu le coup qu’un adulte si costaud ! Après, par la suite, j’ai compris que tourner de l’œil à la piqûre, ça pouvait arriver à tout le monde !

Je devais faire 10 mois, mais j’ai reçu un courrier de ma mère m’annonçant que mon père avait été opéré d’un cancer de la gorge. Je suis donc rentré à Fécamp au bout de 8 mois, j’ai été voir mon père à l’hôpital général du Havre et mon père m’a écrit sur un papier : « ils t’ont foutu dehors ? » Je ne voulais pas trop lui dire pourquoi j’étais rentré… J’avais entendu dire par mes copains de la Compagnie Transatlantique qui étaient loufiats sur les paquebots, qu’à la Compagnie, celui qui s’occupait de l’embarquement des loufiats s’appelait Monsieur Cuisine, et celui qui s’occupait des mécaniciens s’appelait Monsieur Rivière. J’ai donc marché de l’hôpital général jusqu’à la Compagnie Transatlantique où on m’a dit « tu embarques demain sur le Wyoming (un cargo qui faisait l’Amérique du Nord, côté Pacifique, jusqu’à Vancouver), mais comme il est en réparation, tu seras en subsistance ». C’est à dire à la disposition du premier bateau qui aurait besoin de moi. Ça a duré trois semaines pendant lesquelles j’allais manger tous les jours avec mon père à l’hôpital. Enfin on m’annonce que j’embarquais à Rouen sur le bananier « Fort Richepanse». C’étaient des bateaux rapides qui ne restaient pas longtemps à terre et donc on faisait 6 mois au lieu de 10 avant d’avoir des congés.

J’ai fait mes 6 mois, et de retour, je me suis inscrit au CAP de tourneur, que l’on pouvait passer à la FPA au Havre. Mes deux premières années j’étais mousse novice mécanicien, c’est à dire que j’apprenais sur le tas, mais en fait, je faisais beaucoup de nettoyage ! Je travaillais avec un graisseur, qui lui, changeait les injecteurs et faisait tout le boulot, je voyais ce qu’il faisait, mais il fallait un CAP pour monter en grade. Grâce à la formation de la FPA, j’ai pu passer mon CAP en 6 mois. Mon père est décédé pendant le stage, mais au moins j’étais là quand c’est arrivé, et c’est ce que je voulais.

 

Charles Tellier 

Le « Charles Tellier », photo extraite de l’ Encyclopédie des Messageries Maritimes

 

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Le « Général Leclerc », Paquebot mixte ( Rade foraine à Cotonou ).
Construit aux Chantiers de Penhoët à St-Nazaire, lancé en oct. 51 (Sisters-ships : FOCH, FABRE)

(photo extraite du site de l’Union Industrielle et Maritime)

 

 

 

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