L’industrie de la chaussure à Hasparren

Quand nous étions enfants, la fabrication de la chaussure était la principale activité à Hasparren. Au début du siècle 2500 haspandard(e)s travaillaient à la chaussure. Dans les années 50 une quinzaine d’usines employaient 1300 personnes. La plus grande usine c’était Trolliet, il y avait aussi Amespil-Mongour, Emile Larre, Sabalo, les chaussures Safa, Madré, Ortesenia, Espil, Puyau à Pignada, et aussi l’usine Ary.

ChaussuresAry

Laurent a commencé ouvrier à 13 ans. Plus tard, il a travaillé tard le soir, vendu lui-même ses chaussures jusqu’à Paris. Une fois, à la semaine du cuir (qui avait lieu en septembre à Paris) il a vendu 1000 paires à un allemand. C’est ainsi qu’il a pu acheter Ortesenia, et devenir patron. Au début ils n’étaient qu’une quinzaine. Un jour la grande usine  » Chaussures Ary  » fut à vendre, et Laurent vendit Ortesenia à un certain Ganiche pour devenir patron des  » Chaussures Ary « .

Ginette avait des amis de ses parents qui la gardaient quand ses parents n’étaient pas là et à 5 ans elle passait dans les ateliers pour relever les carnets des ouvriers qui étaient aux pièces et elle les portait aux bureaux. Plus tard elle a travaillé dans les bureaux, à la comptabilité.

Pierrot a travaillé au Pignada, chez Puyau, ils avaient des magasins à Biarritz. Ils étaient 120 ouvriers.

Des représentants passaient pour vendre du cuir, ou autrement, Laurent se fournissait à Espelette, chez Carriat, ils avaient acheté beaucoup de buffles à l’étranger et ils faisaient des cuirs magnifiques. La tannerie Carriat existe toujours d’ailleurs et ils vendent une partie de leur cuir à Renault pour habiller les sièges des voitures haut de gamme. On travaillait aussi bien le cuir de vache, de buffle, ou parfois de chevreau. On recevait les peaux par douzaines.

On avait aussi les  » échantillons « , qu’on payait très cher à quelqu’un qui venait d’Espagne : on avait ainsi, le modèle pour faire une chaussure dans toutes les tailles. C’était comme les patrons en couture. Des fois on achetait en France, à un modéliste, qui, d’après une chaussure, savait dessiner les modèles du 39 au 45.

La préparation de la tige (partie supérieure de la chaussure, fixée à la semelle) est assurée par les coupeurs, les pareuses et les piqueuses. Le premier travail, c’était la coupe. Le coupeur utilisait des gabarits faits en carton d’après les échantillons, les bordures étant renforcées par du fer. Les bons coupeurs savaient placer un maximum de chaussures dans une peau, tout en respectant bien le sens du cuir, il ne fallait pas faire n’importe quoi ! Les coupeurs se servaient d’un tranchet, qui est une sorte de long couteau qu’ils affutaient eux-mêmes. Laurent :  » avoir de bons coupeurs, qui travaillaient vite et gaspillaient peu de cuir, c’était très important. C’est ça qui définissait le prix de revient de la paire de chaussure. Nous, à l’usine avec 4 coupeurs, on faisait 200 paires de chaussures par jour !  » Pierrot :  » Chez nous, il y avait 6 coupeurs, en trois équipes qui travaillaient jour et nuit, on faisait dans les 600 paires par jour ! « 

Avant de piquer, il fallait  » parer « , c’est-à-dire taper le cuir pour l’amincir au bord et faciliter ainsi la couture, c’était le travail des pareuses qui utilisaient une machine à parer. Les piqueuses travaillaient dans les usines, mais beaucoup aussi travaillaient à domicile. Elles cousaient à la main puis, par la suite, avec des machines à coudre. Elles faisaient aussi les trous des lacets. Elles venaient chercher leur boulot à l’usine, où on leur donnait les pièces à assembler avec un papier où était noté combien de tiges elles devaient ramener. Elles emportaient le tout dans  » oihal beltza  » (une toile noire). Les bonnes piqueuses étaient recherchées et travaillaient pour plusieurs usines.

Le travail suivant c’était le montage. Le lancement consistait à préparer les matières premières, les tiges, les semelles dans le chariot avec des étiquettes ou il y a marqué combien il y a de paires, pour qui elles sont… tout est marqué sur l’étiquette, et tu le passe au monteur. Après le montage on mettait la trépointe à l’aide d’une machine.

Les semelles étaient au début en cuir. Il y avait une tannerie à Armendaritz spécialisée dans le cuir de semelles. Puis on a eu des semelles en caoutchouc et en crêpe.

Ensuite on posait les talons. Les talons on les faisait nous-mêmes en cuir ou en caoutchouc et on les clouait. On utilisait une machine qu’on appelait  » la 22 « .

Pour bien finir les chaussures on ponçait les semelles avec une machine, on teignait et on cirait. Puis ça partait à l’expédition où les femmes nettoyaient tout ça, mettaient les lacets, du papier de soie et le tout dans une boîte. Avec les boîtes elles faisaient les colis pour les différents clients. On téléphonait à Sallaberry, qui venait avec un camion ou une camionnette et emportait tous les colis.

Les chaussures d’Hasparren se vendaient jusque vers Bordeaux ou Toulouse mais aussi en Algérie et même en Argentine, en Uruguay et au Chili, par l’intermédiaire des  » fils  » émigrés là-bas. Laurent se souvient qu’il avait des représentants en Algérie.  » Pendant la guerre, je me souviens de 2 ou 3 millions de francs de chaussures sur le quai d’Alger ;  j’étais parti là-bas et j’avais eu un pot du diable : j’avais trouvé un type de Madagascar qui avait été bien content de tout m’acheter. Avant l’indépendance, c’étaient eux qui payaient le transport. Mais quand ils ont eu l’indépendance, ils n’ont plus voulu payer le transport, mais j’y ai gardé de très bons clients « .

 

La vie de l’usine

Les gens venaient de tous les quartiers à pied pour travailler à Hasparren. Certains venaient en vélo de Bonloc, Urcuray, La Bastide Clairence, Mendionde ou Macaye. Tous les ouvriers portaient une blouse bleue. Il y avait peu d’accident de travail mais parfois des accidents de trajet, en venant en vélo. Ginette se rappelle qu’elle faisait les déclarations d’accident de trajet. La semaine de travail commençait le lundi matin et finissait le samedi midi. Il y avait deux catégories d’ouvriers : ceux qui avaient un fixe et ceux qui travaillaient  » aux paires « , ces derniers gagnaient plus que les autres. Ils notaient sur un carnet combien ils avaient fait de paires et ils présentaient le carnet au patron pour être payés.

Il y avait une sirène chez Trolliet, et elle sonnait pour toutes les usines. La première sirène sonnait à huit heures moins le quart, pour avertir, et à huit heures elle sonnait à nouveau pour l’embauche. Jusqu’à la sonnerie de midi, il n’y avait pas de pause officielle, mais quand même, chacun amenait un casse-croute ! A midi tout le monde sortait des usines, ceux qui n’habitaient pas trop loin rentraient déjeuner à la maison, d’autres allaient manger la soupe et un plat au restaurant. Après ils attendaient sur les escaliers, devant chez Madré. Gracie se rappelle qu’il y avait un homme et ses deux filles qui habitaient à Celhay. Ils n’avaient pas le temps de remonter jusqu’à la maison. Alors ils remontaient en direction de leur quartier, et la mère leur descendait la gamelle. Ils se retrouvaient à Ihintzia. Là il y avait un petit hangar où ils mangeaient.

La sirène sonnait ensuite à deux heures moins le quart et à deux heures et après on travaillait jusqu’à six heures et parfois plus quand il y avait beaucoup de travail et qu’il fallait faire des heures supplémentaires.

Le 25 octobre, pour la Saint Crépin, patron des cordonniers, c’était la grande fête dans les usines.

Le syndicalisme était très mal vu à Hasparren. Pourtant, en mai 1967, il y a eu une grande journée de mobilisation : toutes les usines s’étaient regroupées et 2000 haspandars avaient marché jusqu’à la sous-préfecture, à Bayonne !

Plus tard on a travaillé pour Kickers et Adidas. Mais à cause des importations massives, les usines ont fermé les unes après les autres jusqu’à la fin des années 80.

 

 

Andrée, Ginette, Janine, Kattalin, Pierrot, Laurent et Gracie

EHPAD Larrazkena – Hasparren

 

 

Reportage de TVPI : l’industrie de la chaussure à Hasparren

 

 

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