Les joyeuses fêtes de Pâques : le lundi de Pâques

Oh ! Ces lundis de Pâques !… Dès le matin, c’était l’excitation. Ce jour-là, tout le village se rendait dans les champs pour y passer la journée, pour «y manger la mouna !». Plus personne ne restait au village. Le lieu où l’on devait se rendre était décidé la veille entre cousins, voisins, amis,. Notre famille se donnait rendez-vous avec les Rebattel, les Delfour et les Ballanger. On chargeait les provisions et tout ce dont on aurait besoin dans des charretons, des carrioles, on prenait des chapeaux et on partait, brinquebalés par les cahots de la route, au pas lent des chevaux.

Le plus souvent, le lieu choisi était le Sourack car il y avait une source d’eau douce, des ombres et des rochers. L’endroit était vallonné, dans le creux des vallons chaque famille se trouvait isolée par les rochers, dans l’intimité, sans gêner ni être gênée des autres, bien abritée du soleil sous les grands arbres. C’était l’endroit le plus agréable, il y en avait d’autres bien sûr, mais peu importait le lieu, le déroulement était toujours le même. Dès l’arrivée, on déchargeait les véhicules. Tonton Louis inspectait les lieux et choisissait l’endroit où allumer son feu, dans un coin ensoleillé à l’écart et préparait les braises pour cuire le méchoui, le beau mouton qu’il était allé prendre dans la chambre froide du boucher avant le départ. Il le lardait d’ail, le remplissait de pommes de terre, le recousait, le badigeonnait d’huile, le salait, le poivrait, l’embrochait ; puis, quand la braise était à point, il le faisait rôtir. Un grand mouchoir blanc posé sous sa casquette protégeait son cou du soleil ardent. Il restait infatigable et patient à tourner la broche et à arroser du jus son mouton qui dorait et embaumait l’air de son parfum appétissant.

Tata Eléonore sur son feu personnel, moins important et l’abri du soleil, faisait dorer les morceaux de poulet dans une grande poêle. Puis, préparait la sauce de son «arros con ollo» (traduction : riz au poulet) qu’elle réalisait d’une façon remarquable, on n’en mangeait jamais d’aussi bons. Elle ajoutait des petits pois frais dans son riz, c’était parfait. Les femmes s’occupaient à écosser les fèves, découper le jambon et les saucissons du cochon que Tonton Louis avait tué l’hiver, d’effeuiller les premiers artichauts tout frais. Les hommes étalaient de grand draps posés par terre, disposaient les assiettes, les verres, allaient mettre les bouteilles de vin à l’eau glacée de la source (tout le village faisait pareil). Quand tout était prêt on s’asseyait à même le sol, autour des draps et on mangeait de bon coeur, de bon appétit, dans la bonne humeur, les histoires drôles, les rires et les chansons. Les enfants couraient, jouaient, se disputaient parfois. Les grands chahutaient, se faisaient des niches et tout le monde dévorait à pleines dents le délicieux méchoui dont bientôt il ne restait plus que la carcasse bien rognée. Puis, après le fromage, c’était le tour de la Mouna !…. Applaudie, complimentée, accompagnée de café, arrosée de cognac par les hommes. Ensuite Tonton Louis faisait une sieste bien méritée, les hommes jouaient aux cartes, les femmes faisaient du rangement, du nettoyage du lieu tout en bavardant puis allaient faire une promenade, cueillir des glaïeuls, des gouttes de sang qui formaient un immense tapis rouge dans les champs. C’était la saison des coquelicots dans les blés qui ondoyaient sous le vent comme des vagues sur la mer. Elles cherchaient aussi les asperges sauvages toutes tendres qu’on mangerait le soir au souper dans une super omelette moelleuse.

Mais le lundi de Pâques, c’était surtout la journée des cerfs-volants. On les voyait voler dans le ciel, se balancer au gré du vent. On les admirait, on les comparait. Hubert avait emporté le sien précieusement en prenant soin de ne pas trouer le délicat papier. Il lui fallait courir pour le lancer ; quelquefois il s’envolait très vite, d’autres fois, il retombait lamentablement sur le sol et il fallait plusieurs vaines tentatives pour le voir enfin filer dans le vent et se balancer là-haut avec sa queue flottante. On lui faisait faire des circonvolutions, on lui envoyait des bouts de papier en messages. C’était amusant. J’avais le droit de le tenir un peu, hélas, Hubert me le reprenait bien vite, c’était son cerf-volant, son oeuvre méticuleusement accomplie, c’était merveilleux en tout cas. J’avais huit ans, il en avait onze, j’avais pour lui une admiration sans borne.

On rentrait à la tombée du soleil, le retour était joyeux. On chantait, on s’interpellait d’une carriole à l’autre, les chansons espagnoles et les castagnettes résonnaient, le village se repeuplait, on se disait au revoir, les fêtes étaient finies.

À l’année prochaine !……

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