Sorcellerie

Mon père qui était peintre et écrivain était ami avec Philippe Veyrin ; il venait souvent à la maison avec sa mère adoptive, Mademoiselle Okelar. Nous étions enfants, et je me rappelle une fois lui avoir dit :

« Mademoiselle Okelar, nous avons entendu du bruit au grenier ».
« Ne vous en faites pas, ça doit être les sorcières, mais nous allons les chasser », et elle mettait les doigts en croix en prononçant des mots magiques…

Francisco de Goya Akelarre   Francisco de Goya « Akelarre »

C’est que depuis l’époque d’Henri IV, les histoires de sorcellerie sont prises très au sérieux. L’Inquisition avait été envoyée et des femmes de Zugarramurdi avaient été arrêtées, jugées et brûlées comme sorcières à Logroño. Ces pauvres femmes étaient sans défense, il n’y avait pas d’hommes car ils étaient tous à la pêche à la baleine, et en plus on les accusait d’avoir eu des rapports avec le Bouc dans les grottes de Zugarramurdi ! Il y a d’ailleurs un musée de la sorcellerie à Zugarramurdi.

A Ainhoa, on racontait qu’il y avait une sorcière dans une maison, et qu’elle allait bientôt mourir et qu’alors on se rendrait compte de quelque chose… Alors bien sûr tout le monde attendait la mort de cette personne… Et le jour de sa mort on aurait vu sortir un chat noir par une soupirail de la maison. Nul doute que c’était l’âme de la sorcière !

A Dancharia, nous avions une femme de ménage qui nous avait dit qu’elle avait très peur.

– Ah bon et pourquoi ?
– Il y a cette femme à côté, à la caserne. Elle me fait peur, on dirait une sorcière et l’autre jour elle m’a mis un papier noir dans le trou de la serrure
– Mais non, les sorcières ça n’existe pas !
– Et comment que ça existe ! Celle-là me fait très peur. Mais il paraît que Don Bernardo a de très bonnes prières pour chasser tout ça.

Don Bernardo était un prêtre basque espagnol réfugié à Sare et qui habitait chez Paul Dutournier, c’était en quelque sorte le chapelain de Madame Dutournier. Ça me gênait d’y aller car la religion catholique ne soutient pas ces croyances. J’avais pu prévenir Don Bernardo « faîtes ça comme un acte de charité. Je suis sûre qu’avec un Notre Père et un Je vous salue Marie, notre femme de ménage va se trouver libérée ».

Nous avons donc pris la voiture jusqu’à Sare. Don Bernardo nous attendait. Il avait mis sa chasuble. Il récita un Notre Père et un Je vous salue Marie ; nous nous sommes signées, l’avons remercié. Et pendant le retour je dis à notre femme de ménage :

– Et maintenant c’est fini ces histoires de sorcières !
– Oh oui oui, je vous crois, nous avons bien fait de consulter Don Bernardo, ses prières sont très efficaces.

Eh bien ça a été fini, elle ne m’a plus jamais parlé de sorcières.

On en rit maintenant, mais ces histoires ont fait beaucoup de dégâts, car on y croyait et on y croit encore. J’ai entendu il n’y a pas si longtemps des femmes, jeunes, modernes, avec la voiture et tout, faire des réflexions étonnantes là-dessus et un jour je vais chez l’une d’elles chercher du lait et je vois du sel partout… « Oui oui, c’est nous qui l’avons mis, parce qu’avec ces histoires de sorcellerie, il vaut mieux mettre du sel ! »

Denise Elso

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